Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

De l’or clair.
L’eau, ressource stratégique au Moyen-Orient



Par Jon B. Alterman et Michael Dziuban,
Center for Strategic & International Studies



La région du Moyen-Orient se trouve à l’heure actuelle dans une situation préoccupante. Alors que dans les années 1970, tous les Etats de cette région ont amorcé une « Révolution verte » destinée à assurer en priorité la sécurité alimentaire de leurs populations, ils se retrouvent aujourd’hui face à un problème sans précédent : l’épuisement des ressources en eau.

Cette question est au cœur des réflexions du think tank américain Center for Strategic & International Studies qui vient de consacrer une étude très riche sur le rôle stratégique de l’eau au Moyen-Orient. Après avoir rappelé que « l’or bleu » a joué un rôle aussi important que celui du pétrole dans les stratégies politiques locales, le CSIS prévoit que sa raréfaction entraînera probablement des troubles politiques et sociaux dus à de fortes vagues de migrations non contrôlées et au développement parmi les populations, d’un sentiment de rancœur vis-à-vis des familles au pouvoir.
Vous retrouverez ci-dessous la partie introductive qui synthétise de façon pertinente, l’ensemble de ce rapport que vous pourrez trouver directement sur le site internet du CSIS1.




Au Moyen-Orient, dans les 20 prochaines années, l’élément principal d’agitation politique et sociale, ne sera pas la guerre, ni le terrorisme, ni la révolution, mais l’eau. Les menaces conventionnelles sur la sécurité dominent actuellement le débat public et pèsent sur la réflexion des gouvernements. Mais à terme, c’est l’eau qui changera les règles du jeu dans la politique.

Les études sur l'eau ont souvent mis l'accent sur le partage des fleuves comme cause potentielle de guerre entre les pays. Cela dit, les pays du Moyen-Orient ne sont pas entrés en guerre pour leurs rivières. Il s’agit plutôt de capacité d'eau souterraine limitée à l’intérieur des frontières nationales qui posent un défi plus immédiat et plus stratégique. L'eau a été prioritairement utilisée pour le développement de l'agriculture, apportant ainsi une légitimité à de nombreux dirigeants régionaux. Son épuisement potentiel menace donc les équilibres politiques existants.

L'eau est un élément fondamental du contrat social dans les pays du Moyen-Orient. Au même titre que les denrées alimentaires et le carburant, les gouvernements fournissent de l'eau à bas prix ou même gratuitement, afin de s'assurer de l’adhésion des gouvernés. La suppression des subventions autour de ces produits a souvent été suivie, dans ces pays, d’instabilité. Le rôle de l'eau en tant qu’instigateur de troubles a été jusqu'à présent relativement limité, mais la situation risquerait bien de changer. Rien ne peut remplacer l'eau, peu chère dans son état naturel, son traitement et son transport sont en revanche très coûteux. Les pénuries futures d'eau risquent d’être plus importantes que par le passé, et les techniques utilisées par les gouvernements pour répondre aux désordres du passé ne seront peut-être pas suffisants.

Le problème de l'eau au Moyen-Orient est né du succès de la « révolution verte » qui a balayé le Moyen-Orient dans les années 1980 et 1990 et qui a permis aux pays de soutenir l'agriculture et de nourrir des populations croissantes. Un niveau élevé d'investissements dans l'agriculture se poursuit aujourd'hui. Cependant, les pays ont en général trop voulu augmenter « l’offre » d’eau aux populations au lieu de tenter de réduire la « demande ».

L'épuisement des eaux souterraines aura des conséquences sur le fonctionnement des gouvernements du Moyen Orient et sur leur relation avec les gouvernés. La migration des populations sera un problème majeur. Tributaires de l'agriculture, elles constateront à terme qu'elles ne pourront plus gagner leur vie en milieu rural. L'aliénation politique constitue un autre défi. Dans le cadre d'un système de patronage agricole, l’utilisation de l'eau est souvent un point de fierté chez certaines populations ou élites, qui y voient un signe de faveur de leur gouvernement. Lorsque l'eau souterraine s’épuisera, cela remettra en cause ces perceptions et la stabilité à laquelle elles contribuent.

La prévention de crises potentielles contribue à assurer un approvisionnement adéquat en eau. L’investissement dans les technologies nouvelles pour la production d'eau, son traitement et sa réutilisation est une voie viable pour certains pays, en particulier les pays riches. Du côté de la demande, les pays doivent imposer des systèmes globaux de tarification de l'eau et inciter à une utilisation responsable de ce bien précieux. Dans tous les pays, il sera essentiel de changer la perception de la population sur l'eau et son utilisation. Si l'eau continue à être perçue comme une ressource gratuite, elle continuera à être utilisée comme une source inépuisable.

Une réforme efficace est à portée de main si les gouvernements acceptent de travailler dans les structures politiques et économiques existantes – encadrant l’utilisation de l’eau et en sensibilisant la les populations. Mais la réforme devra se faire rapidement. La combinaison d’action et d’inaction gouvernementale a façonné les problèmes d'eau du Moyen-Orient, et seule l'action gouvernementale peut empêcher ces problèmes, cause de bouleversements potentiels soudains.




Cette étude a le mérite de rappeler que l’agriculture, pour de multiples raisons, est un secteur stratégique. Dans le cas présent, elle se situe au carrefour d’intérêts vitaux pour une région caractérisée par des équilibres politiques et sociaux fragiles : d’un côté, produire plus et produire mieux afin de garantir un certain niveau de sécurité alimentaire ; de l’autre, anticiper et faire face à cet épuisement programmé des ressources en eau qui affectera directement les capacités productives agricoles de la région.

Une chose est sûre, ce ne sera pas en se fermant au commerce international que le Moyen-Orient optimisera la sécurité alimentaire de sa population. A l’inverse, une ouverture trop poussée sur les marchés internationaux pourrait limiter la dynamique d’épuisement des ressources en eau, mais au prix d’une insécurité alimentaire croissante que la région n’est pas prête à payer.

Comme toujours, la vérité se situe entre ces deux extrémités, et la question à laquelle il faut répondre est la suivante : quel doit-être le degré optimal d’ouverture du Moyen-Orient pour optimiser à la fois l’efficacité de son système productif agricole et la sécurité alimentaire de sa population, entendu que la raréfaction des ressources en eau est une contrainte du système ?

C’est à cette question que le think tank momagri s’attèle depuis plusieurs mois, en constituant un indicateur d’évaluation international qui devrait fournir ses premiers résultats d’ici la fin de l’année 2011. Nous vous tiendrons informés de l’évolution des travaux.

La rédaction de momagri


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Paris, le mercredi 22 mai 2013