Depuis la crise alimentaire de 2008, et les très médiatiques émeutes de la faim, la communauté internationale s’est largement mobilisée pour essayer d’améliorer le sort du milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde. Les pays riches ont accru leur aide alimentaire vers les pays pauvres et parfois débloqué des fonds (cf. le Food Facility de la Commission européenne, d’un budget d’un milliard d’euros) ; quant aux institutions internationales, elles ont mis en place des programmes spécifiques, toujours à l’œuvre actuellement, pour stimuler la production agricole dans les pays en développement : la FAO a lancé « l’initiative contre la flambée des prix alimentaires » (IFSP, plus de 100 millions USD), le PAM une « Initiative globale de filets sociaux de sécurité » (plus de 200 millions USD sur un budget annuel de 5 milliards), le FIDA a débloqué 200 millions USD, et la Banque mondiale a mis en place le « Global Food Crisis Response Program » (GFRP, 1,3 milliards USD)… Cette dernière a récemment pris un rôle prédominant en la matière, puisque le G20 lui a également confié la supervision du nouveau fonds fiduciaire multi donateurs, qui vient d’être lancé pour tenir les engagements du G8 : le Programme mondial pour l'agriculture et la sécurité alimentaire, d’un budget de près d’un milliard USD1. Les Etats-Unis, le Canada, l’Espagne et la Corée du Sud sont les premiers donateurs.
Globalement, la communauté internationale a mobilisé près de 4 milliards de dollars en réponse directe à la crise alimentaire. Sans compter l’augmentation annexe des investissements publics dans l’agriculture : la Banque mondiale a investi à hauteur de 6 milliards de dollars dans l’agriculture en 2009, et déboursé près de 14 milliards entre juillet 2008 et octobre 2009 en filets sociaux de sécurité (dont des programmes d’alimentation scolaires par exemple, mais pas exclusivement)2.
Pourtant, le bilan reste mitigé. Les derniers chiffres de la FAO montrent qu’au lieu de décliner, le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde a augmenté, jusqu’à passer le seuil, ô combien symbolique, du milliard d’individus. Pire encore, la part de la population sous-alimentée par rapport à la population mondiale a également augmenté, signe que ce n’est pas la production agricole qui est décalée par rapport à l’évolution démographique, mais que la situation se dégrade de jour en jour. Dans certains pays, comme l’Inde par exemple, les autorités publiques et les médias craignent une nouvelle crise alimentaire3 ; et beaucoup d’experts pensent que celle de 2008 n’était qu’un « avertissement », comme la souligné la Directrice exécutive du Programme alimentaire mondial des Nations unies, Josette Sheeran, dès novembre 20094.
Face aux milliards de dollars engagés suite à la crise alimentaire, il est légitime de se demander pourquoi les résultats sont aussi décevants. Sans doute parce que la communauté internationale se trompe de cible. Un regard plus attentif sur les chiffres nous apprend en effet que, sur le milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, environ la moitié sont des petits exploitants agricoles dans les pays pauvres, 22% sont des ruraux sans terre, 20% sont des pauvres urbains, et 8% sont des populations qui dépendent principalement des ressources naturelles, telles que les pêcheurs, les bergers, ou les tribus forestières.
Or, comme l’a souligné un document de travail préliminaire au prochain rapport « L’état du monde 2011 » du Worldwatch Institute5, les acteurs clés de la chaine alimentaire, ceux qui ont le plus de moyens financiers à disposition et donc de pouvoir, sont essentiellement les sociétés multinationales agricoles et alimentaires, dont l’objectif est de sécuriser un approvisionnement alimentaire à prix bas et stables pour des consommateurs nombreux et regroupés, c’est-à-dire principalement des populations urbaines ou périurbaines. Pour eux, la sécurité alimentaire se résume à mobiliser de larges quantités de produits alimentaires, et à les introduire dans les circuits de distribution locaux à des prix suffisamment bas pour nourrir les villes et les populations sans terres.
Alors que l’investissement public dans l’agriculture a décliné pendant les années 1980 et 19906, ces groupes agroalimentaires ont inversement beaucoup investi dans la recherche privée, notamment dans le développement de variétés et de produits agrochimiques, dans l’optique d’améliorer la productivité des exploitations déjà les plus productives, seules capables d’exporter vers les populations urbaines à moindre coût.
D’où la nécessité de garantir et de faciliter les échanges internationaux… C’est cette logique qui fait que la communauté internationale a accordé un rôle prédominant aux échanges agricoles internationaux dans les discussions politiques. Seuls 10% environ des produits agricoles mondiaux sont échangés sur les marchés internationaux ; pourtant, en raison de leur rôle dans la fixation des prix des denrées alimentaires, et de l’importance qu’ils revêtent pour les grandes multinationales de l’agroalimentaire, c’est sur eux que se concentrent l’attention de la communauté internationale, comme le prouve le battage médiatique et politique autour du cycle de Doha. Les tenants d’une conclusion rapide du cycle, à cet égard, font en effet valoir que la sécurité alimentaire sera améliorée, si on augmente les quantités échangées sur les marchés internationaux, ce qui fera baisser les prix par le jeu de la concurrence.
Mais qu’en est-il des plus démunis, ceux qui sont à l’écart des circuits traditionnels de distribution et en marge du système économique ? Il est normalement du ressort de l’Etat et des acteurs publics aussi bien internationaux que locaux, de contrebalancer ce déséquilibre. Pourtant, loin de se consacrer à réduire l’insécurité alimentaire dans les pays en développement, de récentes études tendent à prouver que la communauté internationale, menée par la Banque mondiale notamment, n’a pas rempli son rôle. Ce qui contribue à expliquer l’absence de progrès, et la détérioration de la situation alimentaire mondiale.
En effet, en dépit de l’engagement de la communauté internationale à venir en aide aux petits agriculteurs, un certain nombre de rapports ont souligné que les programmes de la Banque mondiale, destinés à stimuler la production agricole mondiale, ont ciblé en priorité les agriculteurs les mieux dotés et avec un certain niveau de productivité, plutôt que les agriculteurs les plus démunis et les populations rurales non agricoles7. En Ethiopie par exemple, le plus grand bénéficiaire du programme GFRP de la Banque mondiale, la distribution des engrais a été concentrée sur les zones « productives ».
Certains rapports, comme celui publié en avril 2010 par le think tank The Oakland Institute8, vont plus loin, et accusent la Banque mondiale d’avoir favorisé les mouvements d’achats de terres (land grabbing), à travers la mise en place de programmes d’assistance technique proposés aux gouvernements pour faciliter les investissements directs étrangers (IDE) dans l’agriculture. Deux projets notamment, intitulés « Access to land » et « Land market for investment », auraient profondément influencé la législation d’un certain nombre de pays en développement, dans le sens d’un abaissement des barrières à l’investissement étranger, permettant de ce fait au phénomène de « land grabbing » de prendre tout son ampleur. Conclusion : ce sont près de 50 millions d’hectares de terres agricoles qui ont fait l’objet d’une acquisition par un acteur étranger. Une fois de plus, ce sont les grands acteurs de la chaîne agricole et alimentaire mondiale qui sont favorisés.
D’un certain point de vue, il est légitime de penser qu’il est normal de que le développement et l’investissement soit porté par ceux qui ont les moyens de le faire. Mais c’est occulter deux facteurs : premièrement, les investissements étrangers sur les terres agricoles se font au détriment des petits producteurs locaux, dont les terres sont confisquées au mépris des droits individuels. Et, deuxièmement, ce sont précisément eux qui constituent la majorité des personnes souffrant de la faim dans le monde… On marche donc sur la tête : loin de porter secours aux plus démunis, et réduire la faim dans le monde, les politiques mises en œuvre semblent donc avoir fait l’inverse.
Il est urgent de revenir à des règles élémentaires de bon sens. Aujourd’hui, on estime que l’alimentation de près de la moitié de la population mondiale dépend directement de la production agricole des petits exploitants locaux. Peut-être convient-il une bonne fois pour toutes de reconnaître que la solution passera par l’amélioration de leur productivité pour résoudre le scandale alimentaire actuel, où près d’une personne sur six dans le monde souffre de la faim. La mise en place du « Programme mondial pour l'agriculture et la sécurité alimentaire », à l’initiative des Etats-Unis, de l’Espagne, du Canada et de la Corée du Sud, semble être à ce titre de bon augure, car il entend se consacrer aux petits agriculteurs. Espérons que cela permette de réorienter la politique de la communauté internationale contre la faim dans le monde.
1 Cf. momagri, « Lancement d’un fonds contre la faim dans le monde », 3 mai 2010
2 Cf. FAO, “Responding to the food crisis: synthesis of medium-term measures proposed in inter-agency assessments”, 2009 http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/ISFP/SR_Web.pdf
3 Cf. momagri, « Le spectre d’une nouvelle crise alimentaire se rapproche. » 19 avril 2010 http://www.momagri.org/FR/regards-sur-l-actualite/Le-spectre-d-une-nouvelle-crise-alimentaire-se-rapproche-_664.html
4 Table ronde sur la crise alimentaire mondiale, Brookings institution, novembre 2009, Washington DC.
5 “Agricultural Innovation for Food Security and Poverty Reduction in the 21st Century: Issues for Africa and the World”, Issues Paper for State of the World 2011: Innovations that Nourish the Planet, Avril 2010. http://www.worldwatch.org/node/6219
6 Selon la FAO, les investissements dans l’agriculture sont tombés de 17% à 3% des investissements globaux entre 1980 et 2006.
7 Mousseau, F. « Policy & Programme responses to High Food Prices », Forthcoming Oakland Institute Publication, 2010; cite par The Oakland Institute, “(Mis)Investment in Agriculture, The role of the international finance corporation in global land grabs”, 2010
8 The Oakland Institute, “(Mis)Investment in Agriculture, The role of the international finance corporation in global land grabs”, avril 2010 http://www.oaklandinstitute.org/pdfs/misinvestment_web.pdf
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