Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Pierre Pagesse, Président de momagri et de Limagrain
Tribune


Quels enseignements retenir de la politique de sécurité alimentaire de la Chine ?



Pierre Pagesse
Président de momagri et de Limagrain



Lors d’un séminaire de travail en Chine, organisé par l’Institut Diplomatique de Pékin auquel j’ai participé au titre de Président de momagri, j’ai pu mesurer tout l’écart existant entre l’Europe et un pays conscient des enjeux fondamentaux de la sécurité alimentaire. Dans un contexte de réforme de la PAC, l’Europe semble avoir oublié les acquis de sa politique agricole et les bénéfices passés d’une régulation agricole digne de ce nom.

Examinons les grandes lignes instructives de la politique agricole et alimentaire chinoise.

Cette politique est d’abord une politique de soutien résolu à l’agriculture, donc aux 320 millions de paysans chinois, chiffre indiqué par nos interlocuteurs. Le budget agricole de la Chine s’élève à 90 Milliards d’EUROS, soit des dotations supérieures à celles de l’Europe ou des Etats-Unis.

Le cœur de cette politique consiste en effet à assurer une forte lisibilité de l’activité agricole aux acteurs ruraux par le soutien des prix. Ainsi, notamment, l’Etat garantit le prix d’achat des céréales (blé, maïs, riz) aux paysans chinois à hauteur de 250 € la tonne. Il est au passage intéressant de noter que ce prix est assez proche (environ 200 USD) de celui qui correspond peu ou prou au prix de revient moyen de la tonne de blé en Europe, aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie. Ce prix de soutien permet au monde paysan chinois de couvrir ses charges de production et aussi de dégager une marge suffisante pour vivre et investir fortement.

Car, au-delà de l’investissement en infrastructures et sur la logistique, l’effort a porté en Chine sur l’amélioration des rendements. Globalement la production des céréales a doublé ces 15 dernières années, grâce notamment à la création du riz hybride.

Quel est le résultat de cette politique menée avec constance depuis plus de vingt ans ? C’est un remarquable succès en termes de croissance de la production ! La Chine a considérablement amélioré sa sécurité alimentaire, au point d’être en mesure d’atteindre une quasi autosuffisance (95 % de ses besoins). Cette rapide évolution a été réalisée, certes, sans les contraintes fortes des règles de l’OMC. Ce pays a été hors de l’Organisation en début de période et bénéficie depuis son entrée en 2003 d’un régime dérogatoire ; cela n’affaiblit cependant en rien la leçon que donnent au monde les Autorités chinoises.

Si l’on se penche sur l’avenir proche, les priorités agricoles chinoises pour la décennie 2010-2020 sont tout aussi éloquentes, car empreintes à la fois de sagesse et d’ambition :

    - maintenir le taux d’autosuffisance du pays pour les principales céréales, malgré l’augmentation de sa consommation ;
    - maintenir un niveau de stocks de sécurité supérieur à la moyenne mondiale sur les principales céréales (25%) ;
    - maintenir les prix payés aux paysans tout en améliorant leurs revenus ;
    - poursuivre les investissements en infrastructure logistique (avec un ciblage sur les équipements hydrauliques) et de production (comme le soutien à la mécanisation et à l’achat d’engrais);
    - renforcer l’amélioration des rendements par un effort de recherche qui s’intensifie régulièrement (aujourd’hui, plus de 2% du PIB).
Ces objectifs sont mis en œuvre dans le cadre d’une stratégie clairement affichée de sa sécurité alimentaire nationale de long terme.

S’y ajoute le rôle complémentaire de l’Afrique dans la stratégie alimentaire de la Chine. Sans gloser sur les raisons géostratégiques de cette réalité, qui n’ont pas leur place ici, quelques chiffres donnent à réfléchir : la surface agricole de la Chine (320 millions d’hectares) est trois fois inférieure à celle de l’Afrique mais son volume de production est deux fois supérieur : le rapport de productivité est donc de 1 à 6 ! Si la politique menée en Afrique, quelles que soient les stratégies d’influence de tel ou tel pays, comblait ne serait-ce que pour moitié cet écart, il deviendrait alors raisonnable de penser que nourrir une population africaine qui va doubler d’ici 2050 serait possible.

Pour revenir aux principes, la lisibilité des politiques agricoles, la visibilité économique des producteurs et l’amélioration des rendements par l’innovation technique et biotechnologique -deux facteurs indissociables-, sont des conditions incontournables du développement économique et du progrès social d’un pays. La FAO considère d’ailleurs que pour couvrir l’ensemble des besoins alimentaires, les rendements devront augmenter de 70% d’ici 2050 car les surfaces agricoles disponibles et fertiles ne sont pas réellement extensibles.

L’activité agricole n’est pas une activité comme les autres : l’acteur économique qu’est l’agriculteur subit une constante volatilité endogène des prix, déstabilisatrice et donc nuisible à toute prévision rationnelle et a toute stratégie d’investissement.

Il est donc indispensable et urgent de rétablir des règles claires permettant d’établir un prix économique d’équilibre par grands types de produits agricoles, autour duquel s’appuierait la régulation des marchés. Il faudrait assortir ce mécanisme de moyens d’interventions publics, notamment des stocks physiques de sécurité alimentaire, par nature régulateurs et anti-spéculatifs, aux fins de stabiliser les prix en les maintenant dans une bande de fluctuation dont la fourchette serait compatible avec une stratégie d’investissement et de croissance. Or, la volatilité intrinsèque du secteur, amplifiée par la dérégulation, la libéralisation des marchés et leur financiarisation récente est devenue un facteur d’instabilité insupportable car elle rend impossible la nécessaire modernisation du secteur agricole et agroalimentaire. Cette notion économique du prix est une condition fondamentale du calcul de rentabilité, quel que soit le secteur d’activité. Moins qu’aucun autre le secteur agricole ne saurait en être privé. A défaut, et sous couvert de respect des règles de l’OMC dont, d’ailleurs, tout les pays éclairés s’affranchissent, les agriculteurs de la vieille Europe joueront de plus en plus à la roulette russe !

Or c’est de ce qu’il y aura dans nos assiettes demain qu’il s’agit. Veut-on vraiment que la quantité et la qualité de notre alimentation soit le jeu du hasard ? Veut-on dépendre encore plus demain qu’aujourd’hui des importations n’atteignant pas toujours la qualité que nous nous imposons, et qui pourraient de plus devenir aléatoires ? Veut-on continuer, sur notre Continent, à négliger la Science et ses bénéfices potentiels, dès lors que ses résultats maîtrisés sont mis au service de tous ? L’Europe veut-elle devenir de moins en moins productive et de plus en plus dépendante ?

La Chine, devenue en trois décennies l’atelier du monde devient peu à peu le laboratoire du monde, car le progrès scientifique y est résolument encouragé et les nouvelles technologies développées. L’Europe et ses dirigeants seraient bien inspirés d’en « prendre de la graine » ! Très bientôt il sera trop tard et l’Europe ne sera en mesure d’assumer ni sa propre sécurité alimentaire, ni sa part aux réponses à apporter à ce grand défi planétaire.

Pierre Pagesse
Président de momagri et de Limagrain
17 mars 2011

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Paris, le jeudi 23 mai 2013