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|  | | | | Tribune | | | | Valoriser et protéger le patrimoine immatériel de l’agriculture Virginie Allaire-Arrivé Conseillère du président de l’APCA | | Ce témoignage de Virginie Allaire-Arrivé, conseillère du président de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA), aborde un sujet fondamental pour l'avenir de l'agriculture et démontre bien que sa place dans le patrimoine de l'humanité est essentielle. Elle est à la fois le creuset de savoir-faire et la source de bien-être pour une population mondiale qui ne cesse de croître. C'est une raison supplémentaire de militer en faveur d'une organisation mondiale de l'agriculture qui pourra contribuer à protéger, valoriser et développer ce patrimoine.
Pour l’opinion publique, il n’y a pas de secteur plus « matériel » que l’agriculture. Des générations d’économistes ont été formées pour distinguer les secteurs « primaire », « secondaire », tertiaire » et plus récemment, le « tertiaire supérieur ». Dans cette approche, chacun représenterait une étape du développement de la société : à la fin des années 1990, les nouvelles activités liées à Internet ne devaient-elles pas définitivement supplanter les acteurs traditionnels « of brick and mortar » ! Evidemment cette vision réduit les activités liées à l’agriculture et à l’alimentation à des activités de base, à faible valeur ajoutée et sans grandes perspectives. Sauf que l’observation des faits montre une réalité autre. L’économie de la connaissance et de l’immatériel dans laquelle nous sommes entrés, loin de ringardiser les secteurs traditionnels, leur ouvre une nouvelle dimension, fait éclater les frontières conceptuelles et les frontières tout court. Elle relance par la même occasion le débat sur le rôle de l’agriculture dans les sociétés modernes. Ainsi, les productions agricoles, alimentaires ou non alimentaires, comportent de plus en plus de technologies, de savoir-faire individuels ou collectifs, les produits agroalimentaires entrent des processus de transformation de plus en plus complexes, sans oublier la « tertiarisation » des activités agricoles : créations de services, productions d’aménités etc… Les grands agrégats de la comptabilité nationale, qui font ressortir le poids de l’agriculture à hauteur de 2% de la richesse nationale, ne traduisent pas cette dimension immatérielle croissante. Cette remarque est d’ailleurs également vraie pour l’ensemble de l’économie nationale. Pourtant, « les processus de production physique font partie d’une chaîne de valeur ajoutée totale, dans laquelle les investissements immatériels constituent une composante essentielle1 ». Comment dans ces conditions protéger, valoriser et développer cette richesse ? Le constat de carence a été dressé l’an passé par le rapport Jouyet-Levy2 . Il a conduit à la création en avril 2007 de l’Agence pour le Patrimoine Immatériel de l’Etat (APIE) chargée d’effectuer le recensement des actifs immatériels des établissements publics de l’Etat. C’est une étape. Pourquoi cette préoccupation ? L’intérêt qui consiste à appréhender la dimension immatérielle de nos sociétés, et en particulier dans les activités liées à l’agriculture, n’est pas que de pure forme. La question sous-jacente qui est posée est celle de la création de valeur dans un secteur et de sa contribution à la croissance nationale. Il s’agit aussi de se construire une capacité à « exporter » des normes, culturelles, juridiques, économiques, technologiques, qui relayeront cette croissance à moyen et long terme. 1. Quelles sont les différentes approches du patrimoine immatériel ? Comment en proposer une mesure satisfaisante ? Selon la Banque Mondiale, le capital immatériel représenterait la plus grande part de la richesse nationale : 87% du PIB pour la France, soit le 9e rang mondial. Une autre étude de l’OFCE estime à 140 points de PIB le seul capital éducatif français ! La diversité des mesures reflète toute la difficulté à saisir un périmètre aux frontières « floues ». Au niveau microéconomique, dans une entreprise, le patrimoine immatériel est défini comme l’ensemble des actifs qui ont de la valeur, mais qui ne figurent pas au bilan : brevets, marques, client, capital humain, modes d’organisation…Dans la pratique, plusieurs approches coexistent, de la plus large (tout est immatériel…) à la plus restrictive (traduction comptable de l’effort d’innovation). La même diversité d’approche se retrouve au niveau macroéconomique. Chaque grand opérateur propose en effet sa propre définition. L’INSEE calcule ainsi un « PIB augmenté » qui prend en compte les dépenses en logiciels. Un « PIB élargi » est en cours de construction qui devrait à terme comprendre l’ensemble des dépenses de Recherche et Développement. Pour sa part, l’OCDE travaille sur une approche de type « actifs intellectuels », qui distingue l’investissement immatériel dans les technologies, des investissements dans la facilitation de ces investissements immatériels. La Commission européenne, dans le cadre de son projet MERITUM prend en compte le capital humain, le capital relationnel et le capital structurel, approche qui rejoint celle de la Fédération Internationale des Comptables. 2. Sur un plan opérationnel, peut-être être plus précis ? On vient de voir que l’identification du patrimoine immatériel était un sujet complexe. Au-delà de la question de la mesure de cette richesse, il s’agit plus précisément de s’intéresser au management stratégique de ces ressources. A ce stade et d’un point de vue opérationnel, il est clair que la seule traduction comptable des efforts de R&D constitue une approche trop limitée. Dans un contexte de globalisation, même les activités à forte valeur ajoutée se déplacent de plus en plus vers les pays en développement4. La stratégie qui consiste à repousser toujours plus avant la frontière technologique présente donc ses limites en termes de gains de compétitivité et d’influence sur les normes. D’autres leviers sont donc à prendre en compte. A cet égard, une vision intéressante5 distingue quatre champs : > la capacité d’innovation : effort de recherche, dépôt des brevets, propriété industrielle…. > la qualité des ressources humaines : formation initiale et continue > l’image de marque : dimension culturelle > les réseaux de relations 3. Comment traduire cette démarche pour l’agriculture ? Cette vision s’applique assez bien à ce que pourrait être le périmètre du patrimoine immatériel agricole. Ainsi, le dispositif pourrait être complété : > en intégrant à la capacité d’innovation, les marques collectives, les référentiels techniques (ex : propriété intellectuelle des diagnostics d’entreprises), les bases de données (ex : organisation par les professionnels du système de traçabilité sanitaire), voire les « clusters » (ex : les pôles de compétitivité) > la qualité des ressources humaines pourrait également s’enrichir des méthodologies produites (ex : le conseil de développement), > les arts culinaires contribuent au « capital image » de la France et de son agriculture, > les partenariats transnationaux (ex : appui à l’organisation professionnelle dans les pays en développement) enrichissent le patrimoine relationnel… 4. Est-ce faisable ? Les objectifs visés ne doivent pas être perdus de vue. A cet égard, la mesure comptable n’est pas une fin en soi : nous perdrions en vision globale et en capacité opérationnelle ce que nous aurions acquis en précision, au prix d’un enlisement dû au raffinement méthodologique ! L’objectif consiste bien dans la capacité de management de ce patrimoine immatériel. Cela suppose de travailler par étapes, par cercles concentriques, en partant du plus « saisissable » (effort de recherche, propriété industrielle, marques) vers le plus « flou » (capital humain, capacité d’organisation). Nous partons de loin : la première étape est encore à franchir. 5. Cette question n’est-elle pas un peu loin des préoccupations et de la «culture» des agriculteurs ? Il ne faut pas perdre de vue que dans patrimoine immatériel il y a… patrimoine ! Ce terme renvoie à la notion de legs des générations précédentes et de legs pour les générations futures. Il fait fortement résonance dans un univers professionnel qui, culturellement, dispose d’ un rapport au temps spécifique (« il faut semer… pour récolter ») et qui , par construction, transmet et renouvelle son appareil de production à chaque génération. La dimension immatérielle prolonge ce cadre conceptuel. Au plan microéconomique, elle commence d’ailleurs à être intégrée dans les pratiques, même si les formes actuelles peuvent susciter des interrogations (création du « fonds agricole », questionnements sur la marchandisation des « droits à paiements uniques »). Au plan macroéconomique, la construction depuis 50 ans, d’un appareil productif de premier plan au niveau mondial, s’est appuyée sur un effort collectif sans précédent, pour accroître la production. Tous les modèles économiques ont été construits à partir de cette production physique. Or, le patrimoine immatériel s’est développé parallèlement, comme une sorte de « co-produit » de l’effort de production. Il est cohérent aujourd’hui de remettre au centre du modèle de développement économique et social de l’agriculture, cette richesse qui s’est initialement créée « à la marge ». 6. Peut-on préciser l’intérêt stratégique de l’identification et du management du patrimoine immatériel agricole ? L’agriculture française doit relever les deux grands défis de la sécurité alimentaire (quantitative et qualitative) et de la durabilité de ses modes de production. Dans un contexte d’économie ouverte, l’équilibre sera difficile à trouver, la tentation étant forte de miser sur une division internationale du travail s’appuyant sur le critère exclusif des coûts de productions. Cette vision est le prolongement de celle, évoquée en introduction, consistant à segmenter les secteurs de production en fonction de leur « niveau » de développement. L’introduction de la dimension immatérielle dans ce débat ouvre une autre perspective plus « organique » et moins « mécanique » des relations entre les différentes dimensions d’une économie et de son fonctionnement social. Les synergies apparaissent alors de façon claires et elles offrent des leviers nouveaux pour créer de la valeur, contribuer à la croissance, se redonner des marges pour influer sur le cours des choses. Reste… que tout reste à faire, à bâtir. La perspective stratégique qui sous tend cette approche est simple à envisager. La capacité de management et de valorisation du patrimoine immatériel est présente. Encore faut-il disposer de la connaissance de ce patrimoine immatériel de l’agriculture, qui permettra de mobiliser efficacement les outils économiques et politiques. A ce jour, cette connaissance reste à produire. | 1 « L’immatériel est-il gérable » Ahmed Bounfour, Annales des Mines, septembre 1998 2 « L’économie de l’immatériel : la croissance de demain », rapport Jouyet-Levy, novembre 2006 3 « Les 140 points de PIB oubliés de la comptabilité nationale française ». Revue de l’OFCE 2006-2, n°97. Thomas Melonio, Xavier Timbeau 4 Annabelle Bismuth, OCDE 5 Bernard Marois, professeur émérite au groupe HEC | |
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